Interview

Philippe Pedemay : témoignage de mission à bord du Marion Dufresne

Entretien avec Philippe Pedemay

Ancien membre du département de géologie et d’océanographie de l’Université de Bordeaux – Témoignage sur une mission océanographique à bord du Marion Dufresne

Embarquer plusieurs semaines en mer pour explorer les fonds océaniques, travailler de jour comme de nuit et partager une vie collective intense : c’est le quotidien des missions océanographiques. Philippe Pedemay, ancien membre de l’Université de Sciences à Bordeaux et membre de Terre & Océan depuis sa création en 1995, nous raconte son expérience à bord du Marion Dufresne et nous ouvre les coulisses d’une campagne scientifique en mer. Un regard à la fois humain et scientifique sur une aventure collective en mer.

Des débuts en mer dans des conditions extrêmes

Ma première campagne océanographique remonte à 1969. Il s’agissait de la mise en activité du navire Jean Charcot, l’un des premiers grands bâtiments océanographiques français. Nous faisions des essais en rade de Brest, par force 9 (vent entre 75 et 88km/h !). C’était assez pénible. À l’époque, certains systèmes antiroulis venaient d’Angleterre, et on s’est même demandé s’ils n’avaient pas été conçus pour compliquer un peu les choses…
Mais c’est ainsi que j’ai découvert le travail en mer, dans des conditions exigeantes, qui font partie intégrante des missions océanographiques.

Le Navire Jean Charcot (c) archives ifremer

Une mission particulière à bord du Marion Dufresne

Ce qui m’a conduit à embarquer sur le Marion Dufresne, c’est que cette mission était la dernière à laquelle je pouvais participer avant mon départ à la retraite. Nous étions en 1999, et je devais prendre ma retraite en 2000.
J’avais préparé plusieurs missions auparavant, mais des problèmes de santé m’avaient empêché d’y participer en mer. J’ai donc insisté auprès du chef de mission, Jean-Louis Thuron, pour embarquer cette fois-ci. Il a accepté, à condition que je réalise le suivi et le reportage de la mission, ce que j’ai fait avec plaisir.

Même si je n’étais pas impliqué directement dans toutes les opérations scientifiques, j’avais une grande liberté de circulation à bord. On pourrait dire que j’étais un peu un VIP, ce qui m’a permis d’observer de près le travail de chacun.

Une mission internationale et collaborative

À cette époque, j’appartenais au département de géologie et d’océanographie de l’Université de Bordeaux.
Cette mission était particulièrement intéressante car elle rassemblait plusieurs nationalités : des scientifiques canadiens, un collègue australien, ainsi que plusieurs membres du laboratoire de Bordeaux. Ce mélange d’équipes et de cultures scientifiques donnait une vraie richesse humaine et professionnelle à la mission.

Le trajet et les objectifs scientifiques

La mission consistait à partir de Montréal, à remonter le Saint-Laurent, puis à explorer le Saguenay, une grande entrée d’eau au Canada. Ensuite, nous longions le Groenland pour rejoindre l’Islande, en effectuant de nombreux zigzags en mer.

L’objectif principal était le carottage sédimentaire : prélever des carottes de sédiments au fond de l’océan afin de reconstituer l’histoire climatique et géologique de la Terre.
Nous avons même eu la chance de battre un record du monde, avec une carotte prélevée à plus de 3 000 mètres de profondeur.

On a eu la chance de battre le record du monde de longueur de carotte, à plus de 3 000 mètres de profondeur.

Pourquoi partir en mission océanographique ?

Pour moi, les missions océanographiques sont toujours importantes.
Certains disent : « À quoi bon aller chercher des carottes au fond de l’océan ? », un peu comme on dit parfois que l’exploration spatiale ne sert à rien. Je ne partage pas cet avis. Comprendre l’océan, son fonctionnement et son histoire, c’est essentiel.

Bien sûr, cela dépend des personnes. J’ai parfois entendu des remarques du type : « Ah bon, tu pars en croisière ? » Mais ceux qui disaient cela n’étaient jamais montés à bord.
Sur un navire océanographique, on se retrouve entre personnes qui partagent le même état d’esprit, la même curiosité et le même engagement scientifique.

À bord, tout le monde est content de faire la mission. On se retrouve avec des gens qui ont le même état d’esprit.

Une journée type à bord

La journée type dépendait du quart auquel on appartenait. Il y avait par exemple un quart de minuit à 4 heures du matin. Après cela, on pouvait dormir jusqu’à environ 8 heures, ce qui permettait de récupérer un peu. Ensuite, on prenait les repas avant d’enchaîner avec un autre quart, souvent de midi à 16 heures.

En dehors du travail scientifique, il fallait aussi gérer la vie quotidienne : les affaires personnelles, la lessive, la correspondance. Pour ma part, je consacrais aussi du temps à réaliser des reportages sur la vie à bord, à observer les équipes et à documenter la mission.

L’éloignement de la famille

De mon côté, l’éloignement n’a pas été trop difficile. J’avais déjà connu de nombreux départs en mission ou sur le terrain, et ma famille y était habituée.
Le jour de mon départ pour cette mission, c’était même le jour du départ à la retraite de ma femme, auquel je n’ai pas pu assister, car je prenais le train pour Paris.

Aujourd’hui, les communications facilitent beaucoup les choses : téléphone, messages, photos, vidéos… Ce n’est rien à voir avec les marins du siècle dernier, comme les chasseurs de baleines, qui partaient sans aucun contact possible avec leur famille.
Mais malgré tout, la famille reste essentielle, et il y a toujours un grand plaisir, au retour, à raconter la mission et à partager l’expérience.

La vie à bord du Marion Dufresne

La vie à bord se passait très bien. Les équipes étaient bien organisées, les relations avec les chefs de mission étaient bonnes, et cela joue énormément sur l’ambiance générale.
Il y avait bien sûr le travail, mais aussi les moments de convivialité, notamment autour des repas. J’ai trouvé la restauration excellente, au point de conserver presque tous les menus proposés à bord du Marion Dufresne.

L’organisation administrative et logistique était également très bien gérée, ce qui permettait aux scientifiques de se concentrer pleinement sur leurs recherches.

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