article d'auteur,  Interview

Les Sentinelles

Un article rédigé par Baptiste Ozanam

Lorsqu’ils s’élancent en mer pour leurs campagnes océanographiques, les navires de recherche deviennent d’immenses plateformes où se croisent une multitude d’activités et de projets aux objectifs souvent bien différents les uns des autres. Et bien que ces derniers se complémentent pour donner corps à la mission, c’est aussi la fascination de voir la vie marine s’animer qui unit toutes ces âmes jetées sur les océans pendant des semaines, voire des mois entiers. Marins, biologistes, étudiants, ingénieurs, officiers… observent ainsi au quotidien la surface pour espérer voir celle-ci s’animer d’un aileron ou d’un souffle. Le Marion Dufresne ne fait pas exception à la présence de ces observateurs, véritables sentinelles de la vie marine.

En sillonnant les océans Indien et Austral, et en croisant au large d’îles comptant parmi les terres les plus isolées du monde, le Marion nous offre des moments uniques. Quelques jours après le départ de la Réunion, les oiseaux marins sont les premiers à ouvrir le bal. Difficile en effet de passer à côté des albatros qui dansent et fendent les airs à l’aide de leurs immenses ailes blanches et noires. S’ils annoncent d’abord l’arrivée de l’archipel de Crozet, ils se relaient sans discontinuer jusqu’à notre retour dans les eaux tropicales, comme pour nous escorter à travers les eaux tumultueuses de l’austral. Nos escales au sein des diverses îles composant les Terres Australes et Antarctiques Françaises, sont d’ailleurs autant d’occasion d’être témoins d’une faune d’habitude réservée à des documentaires animaliers. Comment ne pas être dérouté par l’armée de Manchots royaux veillant sur l’île de la Possession, ou ne pas être impressionné par la masse des éléphants de mer de Kerguelen situés à quelques mètres de nous à peine.

Et puis, il y a les apparitions plus succinctes, brèves et insaisissables qui jalonnent nos transits et arrivées. En comparaison de l’étalage de biodiversité que tout à chacun peut observer lors de nos escales insulaires, il faut ici savoir être patient et humble, tout en comptant sur sa chance. Car il faut parfois scruter la mer et l’horizon pendant des heures, jumelles à la main, avant d’espérer, peut-être, être récompensé par le souffle d’un cachalot ou le passage d’un groupe de globicéphales. On espère alors immortaliser la rencontre ou prévenir à temps les autres sentinelles du Marion. Mais ces moments privilégiés sont souvent fugaces, et ne laissent régulièrement place qu’à des clichés flous quand ce ne sont pas des observations isolées qui donnent naissance à des légendes urbaines. A-t-il vraiment vu un requin ? Et ce dos, ne serait-ce pas celui d’un timide dauphin de Commerson ? Car même avec la photo entre les mains, il est parfois complexe d’identifier clairement ce que l’on a vu. La rencontre se prolonge alors bien plus longtemps en animant une multitude d’hypothèses et de spéculations. Ce sont toutes ces discussions, ces échanges sur le coin d’une table qui donnent entre autres corps aux passagers que nous sommes. De retour à terre, ces observations, distillées à la famille et aux proches, donneront lieu à des récits qui éveilleront certainement leur regard lors de leur prochaine balade en bord de mer. Quant aux sentinelles, grisées par leur aventure et leurs découvertes, elles attendront avec hâte de retourner sillonner la mer.

Baptiste est ingénieur au Laboratoire d’Océanographie de Villefranche-sur-mer (le LOV) et Stéphanois dans l’âme, fervent supporter de l’AS Saint-Étienne de football.

Soutenir son club préféré en à Kerguelen, quelle dévotion 🙂

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